L'inflation politique au Sénégal : aperçu sur une aberration

Au Sénégal, la politique a fini par vampiriser tout l’espace social et rouler sur tout ce qui l’entoure comme du sable mouvant. Le culte, la culture, les religieux comme la religion, tout semble maintenant dicté par l’horloge politique ; et le discours des identités remarquables n’est écouté et ausculté que pour y détecter une bride d’appartenance qui valorise ou dévalorise ces dites identités selon les propos qu’elles tiennent. Si ça arrange on applaudit, si ça dérange on insulte. Dans ce méli-mélo indescriptible ou les êtres et leur discours n’ont plus une existence propre, personne n’est épargnée. L’espace politique devient ainsi une tour de Babel partisan ou on ne comprend que le langage de ceux avec qui on partage les mêmes convictions. Tous ceux qui affichent d’autres convictions sont condamnés lourdement comme un médecin jugé par un tribunal d’enfants, passés au purgatoire, insultés, lynchés…  

Pour avoir une idée objective des mutations à l’œuvre dans le champ politique depuis au moins deux décennies, pas besoin de remonter loin sur la trajectoire historique du Sénégal. La politique au Sénégal, souvent violente et très partisane, occupait une portion bien délimitée, cernée par des réalités sociales qui la surplombaient, la contrôlaient, l’encadraient et l’évaluaient. Il y avait encore des garde-fous qui fixaient les limites à ne pas franchir. En d’autres termes, tout se jouait sur le terrain de l’élégance, du respect mutuel, de l’esprit de dépassement et du débat constructif.

Dans « l’espace social total » pour parler comme Marcel Mauss, les politiciens, les religieux, les membres de la société, les intellectuels, les journalistes, chaque partie jouait son rôle en fonction de ses attributs. Il arrivait de voir des religieux ou des journalistes s’engager en politique, mais leur nombre était tellement limité qu’ils devenaient finalement les révélateurs d’une réalité puissante et bien circonscrite. La première alternance politique advenue en début des années 2000, a ouvert les vannes et la deuxième en 2012 a quasi achevé le processus de destruction des barrières entre les différents champs qui concourent à la construction de la réalité socio-politique du Sénégal.

Ainsi l’inflation politique, qui peut être définie comme cette tendance du fait politique à engloutir tous les espaces et acteurs hors de son sein, pour devenir la seule constante, c’est-à-dire le seul référent à partir duquel on interprète tous les actes et propos des citoyens, est devenue une réalité. Le slogan « Politisez-vous ! » qui vient de l’ouvrage collectif de brillants intellectuels, a défini les bases théoriques et idéologiques de cette inflation politique. Comme le souligne un article du journal Le Monde qui fait un résumé de cet ouvrage, « rentrer en politique est un impératif catégorique en vue d’amorcer un renouvellement des idées, des méthodes et des pratiques soucieuses des intérêts du peuple, sur lequel une minorité exerce un pouvoir légitimé par le suffrage universel ».

De cette conception, naissent tous nos problèmes. La politique est devenue, ainsi, l’Alpha et l’Omega de tous les débats dans l’espace public sénégalais au point que beaucoup de ceux qui ne sont pas colorés politiquement ont peur même de s’exprimer publiquement et librement. L’on est même tenté de paraphraser Descartes pour dire : « Je fais de la politique, donc je suis. ». D’ailleurs, il est très fréquent d’entendre des Sénégalais lambda, et mêmes d’autres bien instruits, dire qu’« il faut faire la politique sinon la politique vous fera. » Cette phrase qui sonne comme un slogan, n’aurait pas résonnance favorable dans les pays développés où il y a moins de brouhaha politique et plus de débat sérieux sur les grandes questions de développement et de l’avenir du monde.

En réalité, les pays développés ne sont pas ceux où la politique est reine. Dans ces pays, on parle plutôt d’éducation, de culture, de santé, de développement scientifique et technologique, de changements climatiques et écologiques, d’éthique et de bien-être des populations. Dans sa leçon inaugurale prononcée à l’UCAD en décembre 2005 et traitant de l’éthique, le juge Kéba Mbaye est largement revenu sur la surpolitisation du débat public au Sénégal. Il s’exprimait ainsi en comparant le Maroc, nation sur la rampe de l’émergence, et le Sénégal, qui fait partie du lot des pays les moins avancés de la planète : « Nos amis les Marocains qui avancent à grands pas vers le développement ont créé une Instance : « Ethique et réconciliation ». Quand on les interroge sur la situation de leur pays, ils parlent non de politique mais plutôt d’éducation, de santé, de salubrité, d’ordre et de discipline. L’essentiel de leur discours est « éthique et développement ». Quand on interroge un Sénégalais sur la situation de son pays, il parle de remaniement ministériel, de querelles ou de limogeages politiques. Que nos dirigeants politiques m’excusent. Mais ils savent tous comme moi que ce n’est pas la politique politicienne qui développe un pays. J’ai écrit dans un recueil de discours et d’allocutions que je me propose de publier bientôt, que ce genre de politique est le métier le plus facile du monde. Il ne nécessite ni études, ni apprentissage. Plutôt que d’avoir de grands politiciens, cherchons à avoir de grands médecins, de grands ingénieurs, de grands professeurs, de grands spécialistes de l’économie et des finances et même des savants. Les pays les plus puissants du monde ne sont pas ceux où la politique est reine. C’est plutôt le contraire. Les Marocains ne sont pas les seuls à se soucier de l’éducation, du travail et de l’éthique. L’Asie du sud-est, les organisations internationales et même les pays développés ont décidé de s’engager sur la voie de l’éthique. »

Cet extrait du discours du père Kéba Mbaye en dit long sur le climat et l’orientation politique du Sénégal, la mentalité de ses élites et la culture politique de ses masses. L’inflation politique a des liens très forts avec la conception que nous avons du pouvoir et de la réussite au Sénégal à travers les termes wolof de Ngur et de Tekki. La politique est devenue un raccourci pour beaucoup de jeunes Sénégalais qui la considèrent comme la voie royale pour réussir facilement (avoir un poste de responsabilité, s’enrichir rapidement, devenir quelqu’un) sans beaucoup travailler sérieusement.

 Aujourd’hui, l’espace public sénégalais est divisé en deux : d’un côté, les patriotes et de l’autre, les gens du système. Même ceux qui ne se trouvent dans aucun de ces camps sont qualifiés de neutres (« neutriotes ») et rangés dans le camp des complices du système. Ce manichéisme de la société sénégalaise est dangereux en ce sens qu’il porte préjudice à la qualité du débat public mais aussi au vivre-ensemble inhérent à la société sénégalaise. Les insultes, les attaques crypto-personnelles, la violence verbale et symbolique, la crise d’autorité, le fanatisme politique sont symptomatiques de la crise profonde que traverse la société sénégalaise.

La religion, la famille, l’école, l’État, bref la quasi-totalité des piliers de notre société s’est effritée au prix d’une culture démocratique qui chamboule les bases sociologiques de notre pays. Cet idéal démocratique aux allures de libertinage donne raison à Jean-Jacques Rousseau qui pense que « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. » 

La politique et les politiciens ont pris en otage ce pays depuis les Indépendances. Les réseaux sociaux aidant de nos jours, cette politique s’est transformée en arène où s’affrontent initiés et profanes, doctes et ignorants. La logorrhée verbale, symptomatique d’une manie et/ou d’une manipulation de masse, a presque réduit au silence la réflexion rigoureuse, logique et cohérente qui doit sous-tendre les orientations stratégiques du développement de notre pays.

L’omniprésence du fait politique nous installe dans une logique permanente de positionnement et de calcul politiques, une ambiance continue de campagne électorale et une mise à l’écart de la réelle volonté de transformation économique et sociale du Sénégal. Il y a comme une sorte de refus de prendre de la hauteur, d’avoir un esprit de dépassement et de mettre l’intérêt supérieur de la nation au-dessus des personnes ; celles-ci étant si faibles, si limitées qu’elles sont insignifiantes devant le Sénégal éternel.

La permanence du débat politique au Sénégal est une aberration. C’est une hémorragie qui doit être arrêtée impérativement parce qu’elle constitue un obstacle au développement, une négation des aspirations et préoccupations réelles des populations, en même temps qu’elle assombrit les véritables perspectives de transformation économique et sociale de notre pays.

 

Ngor DIENG

Psychologue conseiller/Philosophe

ngordieng@gmail.com 

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